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Ici et là, on m’a déjà entendu (ou, plus exactement, lu !) braire à propos de l’interprétation de Sherlock Holmes par Jeremy Brett. En général, je suis interrompu par les fans purs et durs qui, tout simplement, ne comprennent pas que l’on puisse être holmésien et ne pas apprécier cette interprétation.
Du coup, comme c’est souvent le cas sur les forums, ça tourne au vinaigre parce que chacun campe sur ses positions et parce que, je vous le dit, y’a rien de plus chiant que les fans purs et durs.
A mes arguments, il est souvent répondu par un définitif « Jeremy Brett ne joue pas Sherlock Holmes, il EST Sherlock Holmes », formule toute faite aussi agaçante que creuse qui fait songer à « que du bonheur » et autres « ce film devrait être remboursé par la sécurité sociale ».
Cliché, quand tu nous tiens.
M’enfin, ici chuis chez moi, sur le blog de mon assoce.
L’endroit rêvé pour pouvoir une fois pour toutes, en long et en large, expliquer sans être interrompu pourquoi je trouve l’interprétation de Jibi (comme disent ses fans) catastrophique et, d’une manière plus générale, pourquoi je trouve la série Granada, adulée de la plupart des holmésiens, calamiteuse.
Mais, commençons par le commencement.
Dans les années 80, bien avant la diffusion en version doublée sur FR3, j’ai découvert les premières saisons de cette série en v.o sur une chaîne hollandaise (avec sous-titres néerlandais).
Ne crachons pas dans la soupe, dans un premier temps la série m’a plu. Les occasions de retrouver Sherlock sur le petit écran sont trop rares pour que l’holmésien de base puisse se permettre de faire la fine bouche devant un rendez-vous hebdomadaire.
D’une manière générale, je trouve, aujourd’hui encore, ces épisodes de bonne tenue en regard de la suite de la série.
Pourtant, il faut bien admettre que, dès le départ, la mise en scène ne rend nullement hommage au dynamisme des histoires originales de Conan Doyle. Elle est terriblement statique et académique. On est plus proche des séries familiales britanniques du style « Maîtres et valets » ou « La dynastie des Forsythe » que de séries policières comme « Le saint ».
Les adaptateurs semblent avoir oublié qu’avant toute chose les aventures de Sherlock Holmes relèvent de l’énigme policière et sont censées tenir le spectateur en haleine. La reconstitution victorienne, principal atout de la série, est somptueuse mais, hélas, le suspense est inexistant du fait d’un montage extrêmement plat et de l’obligation d’étendre chaque nouvelle au format de cinquante minutes alors qu’un format plus court conviendrait beaucoup mieux.
Dans ce contexte, il faut l’avouer, le Jeremy Brett des débuts est l’élément dynamique de la série.
Dans un premier temps, son Holmes bondissant et survolté surprend plutôt agréablement tant il tranche, d’une part sur les interprétations précédentes, d’autre part sur la platitude de la mise en scène sagement théâtrale.
Toutefois, les choses se gâtent assez rapidement et la descente aux enfers commence.
Concernant Jeremy Brett, il commence très vite à prendre du poids au point, dans les derniers épisodes, de se rapprocher bien davantage du physique de Mycroft que de Sherlock. Certes, ce surpoids est dû à des problèmes de santé et il serait malvenu de jeter la pierre au comédien. Toutefois, il devient de plus en plus difficile d’identifier le profil d’aigle et la silhouette élancées décrits par Conan Doyle au visage bouffi et au profil de plus en plus convexe de « Jibi ».
Le gros problème (sans méchant jeu de mots) est que l’acteur semble vouloir, on ne sait trop pourquoi, compenser cette prise de poids qui l’éloigne du personnage par un jeu de plus en plus hystérique.
Son Holmes ne parle plus, il geint. Il ne rit plus, il ricane. Il ne marche plus, il sautille. Sa gestuelle devient de plus en plus théâtrale, au point que le spectateur a parfois l’impression d’être revenu à l’époque des débuts du cinéma muet, quand les comédiens n’avait pas encore compris que, sur l’écran, un simple mouvement de paupière prend des proportions faramineuses et qu’il est donc inutile de se tordre les mains ou de tomber à genoux pour faire passer un sentiment.
D’aucun diront que le Holmes littéraire est très théâtral lui aussi.
Sans aucun doute.
Cependant, il me semble que sa théâtralité se limite, la plupart du temps, à une attitude facétieuse. Comme lorsque, par exemple, il se fait passer pour un vieux marin aux yeux de Watson (Le signe des quatre) ou s’amuse à faire surgir le traité disparu de sous la cloche métallique censée couvrir le dîner de son client (La seconde tache).
Il ne s’agit pas, à mon sens, comme dans le cas du Holmes interprété par Brett, d’une sorte d’incapacité totale à être naturel, en quelque circonstance que ce soit.
Holmes-Brett semble en représentation perpétuelle. Il porte un masque en permanence et, même dans ses conversations avec Watson au coin du feu, semble aussi peu naturel, aussi peu à l’aise que possible.
Brett semble jouer un Holmes qui joue Holmes. Un Holmes qui, au fond, serait très différent de l’image qu’il donne à voir, un Holmes qui se cache derrière des gestes excessifs, des ricanements, des gémissements (à ce propos, évitez la V.F qui rend ces derniers encore plus insupportables !) et autres minauderies. Un Holmes dont, finalement, on ne sait pas grand-chose sinon qu’il joue un rôle (vis à vis des autres en général, de Watson et de lui-même).
Ne serait-ce que sur ce point, je ne vois pas comment l’on peut prétendre qu’il « est » Sherlock Holmes.
Le personnage littéraire est infiniment moins tortueux et, surtout, nettement plus équilibré (et qu’on ne me balance pas à la tronche la trop fameuse solution à 7% de cocaïne ! Holmes n’y succombe qu’à deux ou trois occasions, en début de carrière, sur les soixante aventures que comporte le canon).
Que les choses soient claires : chaque comédien (chaque adaptateur) est, bien sûr, tout à fait libre d’envisager le personnage de Sherlock Holmes comme bon lui semble, de lire entre les lignes pour donner sa propre vision.
Mais, dans ces conditions, il est ridicule de parler, comme cela s’est fait fréquemment à propos de Brett, d’ « interprétation définitive ».
Plus la série avance, donc, plus « Jibi », pour parler platement, en fait des caisses.
Au point qu’il finit (comme si la platitude de la mise en scène n’y suffisait pas !) par gâcher complètement le suspense de certaines aventures.
Dans « Le détective agonisant » (à mon sens, une des prestations les plus calamiteuses de Brett) Holmes se fait passer pour gravement malade afin de coincer un criminel.
Le jeu du comédien est à ce point outré que le plus néophyte des spectateurs évente la ruse en moins de dix secondes.
En résumé, sur les quarante-cinq (si ma mémoire est fidèle) adaptations de Conan Doyle que Jeremy Brett a tourné, je le trouve acceptable dans les douze premières (ça fait peu, à l'arrivée) et prodigieusement agaçant par la suite.
Pour en revenir à la série Granada en tant que telle (qui, elle aussi, est souvent considérée comme l’ "adaptation ultime "), je dirais que, en gros, son déclin suit à peu près celui de l’interprétation du comédien principal.
Après un début académique mais relativement plaisant, les choses se gâtent définitivement dès le premier téléfilm de longue durée, une adaptation de « Le signe des quatre ».
Ici, il n’est plus question de montage relativement plat. Les choses sont beaucoup plus claires : il n’y a plus de montage du tout !
Dès les premières minutes, le spectateur s’étonne de voir la caméra rester fixée de (très) longues secondes sur la porte qui vient de se refermer derrière Mary Morstan. Que va-t-il se passer dans le couloir ? Mrs Hudson va-t-elle venir écouter à la porte ? Non. Il ne se passe rien du tout. On n’a pas coupé la fin du plan, c’est tout.
La poursuite en bateau est filmée dans tous ses détails, quasiment en temps réel, sans la moindre ellipse, sans le moindre effet de caméra, en longs plan séquences qui se suivent et se ressemblent.
Littéralement insupportable pour tout spectateur normalement constitué, le (trrrrès) long plan sur Jonathan Small qui tente d’extraire sa jambe de bois de la vase est une véritable torture. Totalement inutile à l’action (la poursuite est terminée et l’on sait que Small est coincé) il semble durer, à lui seul, plus longtemps qu’un long métrage standard.
L’ensemble donne l’impression d’une suite de rushes mis bout à bout.
Pénible.
« Le chien des Baskerville », qui (dans l’ordre de diffusion dans les pays francophones en tout cas) suivit de peu, enfonce encore davantage le clou dans le cercueil de la série.
Il s’agit indiscutablement de la plus mauvaise des pourtant nombreuses versions filmées de cette aventure !
Concernant le montage (ou plutôt son absence), même problème que celui évoqué plus haut.
Je ne citerai, dans ce cas, qu’une interminable partie de billard entre Watson et sir Henry, partie de billard durant laquelle, en dehors du jeu, il ne se passe strictement rien. Rien qui soit rattaché directement à l’action en tout cas.
Ce délayage est d’autant plus regrettable que, en revanche, une des plus fameuses scènes du roman (Holmes qui, sous les yeux ébahis de Watson, Mortimer et sir Henry, retrouve dans le Times l’article comportant les caractères ayant servi à composer la lettre anonyme), présente dans presque toutes les autres adaptations, est purement et simplement sucrée.
De la même façon, une des images les plus symptomatiques et les plus belles du canon (l’homme sur le pic) est littéralement massacré. Point ici de mystérieuse silhouette perchée sur une colline qui se détache devant la lune dans le lointain mais un vague plan de Holmes s’éclipsant dans les fourrés.
La bande sonore est effroyablement plate : pas de vent qui souffle, pas de hurlements dans le lointain.
Du roman gothique de Conan Doyle, la Granada a tiré un téléfilm sans atmosphère, sans terreur.
Triste.
A partir de ce moment, il n’y a, en gros, plus à sauver que quelques épisodes courts (« Le client célèbre », par exemple, grâce à la prestation d’excellents acteurs de « second plan ») dans ce qui me semble un océan de platitude.
Sur la fin, en plusieurs occasions, les adaptateurs décident de mélanger plusieurs aventures un seul épisode et proposent de longs téléfilms qui, cette fois, bénéficient d’un montage.
Hélas, le responsable de ce montage semble avoir fumé la moquette ou être resté dans un mauvais trip : certains passages sont littéralement incompréhensibles à force d’allers-retours d’un espace-temps à un autre. On dirait presque que la Granada s’est rendue compte des carences affectant les précédents longs métrages et pèche par excès inverse.
Bref, en ce qui me concerne, on est loin de l’ « adaptation ultime » célébrée par beaucoup d’holmésiens.
Tout ça, pour être tout à fait honnête, n’a aucune espèce d‘importance (chacun ses goûts, après tout).
Cependant, à force de lire et d’entendre des commentaires dithyrambiques à propos de cette série et de cet interprète, je fini par me dire que j’ai pas lu le même canon que les autres.
En tout cas, voilà, jetés un peu pêle-mêle après une longue journée, quelques-uns de mes arguments en défaveur de « Jibi » et de la série Granada.
J’ajoute que, au niveau de « La Seconde Tache », ça n’engage que moi.
Quant aux autres membres fondateurs, Jean Robben aime plutôt la série et, pour Vincent Diet, Jeremy Brett est le meilleur Sherlock Holmes (y’a quasiment que le bon vieux Lord Machinchose aka Kevin Collette qui soit de mon n’avis).
Voilà qui, en tout cas, est dit (clairement, j'espère) une fois pour toutes .
JC Mornard