Rappel: ce blog n'est qu'une annexe de "La Seconde Tache, le site (plus ou moins) holmésien, bête et méchant"
Au cours de l'été qui a suivi mon quarante-huitième mariage, je suis allé rendre une petie visite de courtoisie à mon vieil ami Shamrock Horse, dans notre meublé de Baker Street.
Je l'ai trouvé assis dans l'évier, tout nu, en train de jouer de la flûte de pan.
- Qu'avez-vous fait de votre violon, Horse ?
- Je l'ai écrasé sur la tête de la logeuse, Mrs Hickson, qui avait osé me servir du pudding sans anchois !
- La vieille carne !
- Je ne vous le fait pas dire, Hansom ! Mais, il me semble que le mariage vous réussit: vous avez pris au moins quatre-vingt kilos depuis la dernière fois que nous nous sommes vus !
- Soixante-quinze, pour être précis.
Horse jeta la flûte de pan dans la cheminée et enfila sa robe de chambre en peau de zèbre.
- Et vous avez changé de coiffeur !
Je poussai un rugissement de surprise.
- Horse ! comment diable avez-vous deviné ?
- Je ne devine jamais, Hansom: c'est une habitude déplorable qui nuit à la tabagie ! J'ai observé que, en lieu et place du brushing que vous arborez habituellement, vous offrez à mes regards ébahis une splendide coupe à la punk.
- Z'êtes toujours aussi fort: au moyen âge, on vous aurait brûlé pour se chauffer l'hiver !
- C'est élémentaire, Hansom.
- La crête rouge, c'est pas trop ?
- Du tout, du tout, c'est beaucoup plus discret qu'une verte.
- C'est ce que je me disais aussi. Mon coiffeur insistait pour qu'elle soit bleue... mais il est homosexuel.
Shamrock Horse langea son baigneur en plastique, avala une pizza sur le pouce, fit quatre ou cinq fois le tour du living puis se laissa tomber sur le canapé.
- En tout cas, Hansom, vous tombez bien !
- Pourquoi ? Vous attendez des danseuses nues ? Vous allez me rembourser les 60 livres que vous me devez ? Il reste de la panse de brebis farcie ?
- Rien de tout cela, mon ami ! Je suis sur une affaire particulièrement passionnante !
Je poussai un soupir.
- C'est pas joli de faire des fausses joies à ses petits camarades !
- D'habitude, mes petites enquêtes ont l'heur de vous intéresser !
- On se lasse de tout, Horse !
- Et ma main sur la gueule, ça vous dit ?
- Que de violence !
- Connard ! Je vous en ficherai, moi, des "on se lasse de tout " !
- C'est à dire que...
- La ferme Si vous préfèrez vraiment allez regarder votre femme en train de faire la vaisselle en vitesse parce-qu'elle ne veut pas louper le dernier épisode de "Plus belle la vie", cassez-vous !
- Je ne voulais pas dire que...
- Vous vouliez dire quoi, gros lard ?
- Euh...je ne sais plus, j'ai un peu perdu le fil !
- Moi aussi mais je sais que j'ai raison et que vous avez tort ! Gros morse ! Eléphant ! Baleine ! Orque ! Patachon !
Horse continua à m'injurier durant quelques semaines.
Puis ils s'endormit pendant cent ans et ne se réveilla que lorsqu'une tarlouze coiffée d'un chapeau à plume entra en trombe et lui roula une galoche bien baveuse.
- Je suis le prince charmant, fit la tarlouze.
- On s'en tape, répondit Horse en la chassant à coup de pied dans le fion.
- Vous me parliez d'une affaire, je crois ? avançais-je en posant mes fesses sur un fauteuil encombré de harengs fumés et d'exemplaires périmés de "Voici".
Horse fit craquer ses jointures et me donna une petite tape sur la tête.
- Quelle mémoire, Hansom ! Vous faites des progrès !
- On fait son petit possible .
- Vous êtes trop modeste !
- Bah !
- Une t'ite tasse de thé ? Une soupe en sachet ? Un gin tonic ? Des frites sauce andalouse ?
- Rien du tout merci, j'ai déjà pris mon bain cette année.
- Un cervelas ?
- Non merci, vraiment.
- Peut-être désirez-vous lavez votre derrière dans l'évier ?
- Non, merci, je n'ai pas faim.
Le détective fit trois fois le tour de la pièce, brûla un recueil de poèmes de Baudelaire et urina sur mon pantalon.
- L'affaire est grave, mon cher Hansom. Avez-vous entendu parler de Charles Eugène Mirliton ?
- Le coureur cycliste ?
- Non.
- Le livreur de pizzas ?
- Non.
- Le cousin de ma septième femme ?
- Non.
- Le marchand de crottes de chien chaudes?
- Non.
- Le chanteur de charme d'origine basque ?
- Non.
- Le présentateur d' une famille en or ?
- Non.
- Le maître chanteur ?
- Voilà, vous y êtes ! Bravo, Hansom !
- Qui fait-il chanter cette fois ?
Horse me rongea nerveusement l'ongle du pouce.
- Le prince de Galles ! répondit le détective en crachant mon ongle dans la cheminée.
- Mon Dieu c'est horrible ! Et que menace-t-il de révéler à propos du prince de Galles ?
- Il menace de révéler à la face du monde que le prince aime les choux de Bruxelles.
Je ne pus retenir une exclamation scandalisée.
- C'est monstrueux ! Ce Mirliton n'est qu'un animal !
- Un putois ! surenchérit Horse.
- Une hyène !
- Une limace !
- Une otarie !
- Un ragondin !
- Un chien de traîneau !
- Un ours polaire !
- Un babiroussa !
- Un chat !
- C'est mignon, un chat, Hansom !!!
- Un sanglochon, alors ?
- Un sanglochon des violons de l'automne, dirais-je !
- Une de ces choses qui vivent dans les caves et dont le nom m'échappe !
- Un rat ?
- Non, un truc dégoûtant qui ponds des oeufs quand on l'écrase, vous voyez ce que je veux dire ?
- Une poule ? Mais les poules ne vivent pas dans les caves, Hansom !
- Je ne parle pas des poules ! Je veux parler de ces machins noirs qui ressemblent à des cafards !
- Ne sont-ce point des cafards, justement ?
Je me frappais le front à l'aide ma canne.
- Aie ! Bien sûr ! Vous avez raison, comme toujours ! Que comptez-vous faire, Horse ?
Mon vieil ami se coucha sur le canapé et alluma sa pipe en peau de pèche.
- J'avais pensé à enfermer Mirliton dans un placard à balais jusqu'à la mort du prince mais je n'ai pas trouvé de placard à balais.
Je pestais.
- On ne trouve jamais de placard à balais lorsqu'on en a besoin: c'est une loi de la nature.
- Vous voila bien sentencieux, Hansom !
- Mon oncle était vicaire.
- Ca explique.
A cet instant précis, Horse se souvint qu'il devait impérativement régler une affaire de fausse monnaie circulant à Katmandou.
Il quitta la pièce et resta absent durant trois ans que je mis à profit pour lire le premier chapitre de Moby Dick.
Quand Horse revint, il portait la barbe et les cheveux longs .
- Peace, man, fit-il avec un bel à-propos.
- Vous puez le patchouli que c'en est une horreur, Horse !
Mon ami n'eut pas le temps de répondre: le groom, Willy, introduisit (si j'ose ainsi m'exprimer) dans le living un individu des plus déplaisants.
Le teint jaune, les cheveux filasses, la langue pendante, l'acné juvénile mal guéri, des poils sur les pupilles, un reste de confiture de coing dégoulinant des commissures de ses lèvres violacées: Charles Eugène Mirliton en personne, le roi des maîtres chanteurs, le scélérat, le sanglochon, l'enculé de sa race !
- Bonjour messieurs, fit l'ignoble individu d'une voix rauque qui évoquait un peu celle de Chantal Goya un jour de grand vent.
- Mirliton ! hurla Horse en m'arrachant des poignées de cheveux et deux ou trois poils de couilles. Vous osez venir me narguer jusque dans mon intérieur coquet mais néanmoins douillet ?!?
- J'vais me gêner, rétorqua Mirliton en terminant de se couper les ongles des pieds.
Il ricana comme...comme une de ces bestioles réputées pour leur ricanement apte à figer le sang dans les veines des plus braves parmi les braves.
J'ai oublié le nom de ces charmants représentants du règne animal, bien que je sois à peu près certain qu'il soit déjà cité dans ce compte-rendu.
- Il me semble que vous êtes bien emmerdé par mes petites affaires, M. Horse, poursuivit Mirliton en jetant à mon camarade un regard de chauve aux abois et une tomate pourrie.
- Va te faire ! répondit Horse avec élégance.
- C'est prévu, mais pas avant quinze heures. En attendant, je suis venu vous dire que vous pouvez dormir sur vos deux oreilles !
Je sursautai, du verbe sursauter.
- C'est impossible ! Et je suis bien placé pour le savoir: je suis médecin !
Horse me coupa la parole du geste après avoir visiblement hésité à me couper la langue à l'aide de ses ciseaux en plastique rose.
- Que signifie ? interrogea-t-il en caressant la tête de notre logeuse, Mrs Hickson, qui venait d'entrer et léchait les pieds sandalés du détective.
- J'ai décidé de laisser tomber cette affaire, laissa tomber Mirliton (manifestement un spécialiste dans l'art de laisser tomber diverses choses: au moins deux fois dans une seule phrase !)
Horse faillit en avaler la casquette à carreaux qui traînait sur la tortue empaillée posée sur le piano à queue.
- Seriez-vous devenu un brave type par inadvertence, Mirliton ?
Le susnommé ricana comme une de ces bêtes féroces déjà plus ou moins susnommées elles aussi.
- Pas du tout !
- Que s'est-il passé, alors ?
- Vous n'avez pas lu la presse de ce matin ?
Shamrock Horse, selon son habitude, avait sûrement utilisé le journal pour s'essuyer après avoir été aux toilettes mais n'osa pas l'avouer.
- Il se trouve, continua l'infâme personnage (Mirliton, pas Shamrock Horse) que le prince a assisté au concert de Madonna à l'Albert Hall, hier soir.
- Et alors ? demandai-je bêtement.
- Le prince n'a pas arrêter de lâcher des caisses pendant le tour de chant !
- Hahahah, rit Horse.
- Hein ? heinai-je.
- C'est malin ! c'est-malina Mirliton.
Horse se frotta les mains sur mes fesses.
- Le royaume entier sait dorénavant que le prince souffre d'une passion immodérée pour les choux de Bruxelles ! Votre petite combine est à l'eau, Mirliton !
- Certes, mais ma vengeance sera terrible ! Je compte rendre public le fait que la reine adore tracer des rails dans la purée avec sa fourchette !
- Quelle horreur ! hurlai-je à pleins poumons.
Mirliton, après un dernier ricanement, sortit par la cheminée, juste pour faire le malin.
Hélas pour lui, le Père Noël était, cette année-là, en avance de quatorze mois !
Mirliton fût écrasé comme un fruit trop mûr par la masse impressionnante de l'homme en rouge.
- Merde ! s'écria ce dernier. L'ai pas fait exprès ! C'est malin aussi d'utiliser cette cheminée un soir de Noël !
Horse eut une moue méprisante.
- Nous sommes en juillaoût et il est neuf heures du matin Père Noël ! Ca déconne un peu sous votre bonnet, non ?
- C'est la faute au réchauffement de la planète ! maugréa l'ami des rennes.
Et voila: c'est ainsi que se termina la terrible carrière du maître chanteur.
Shamrock Horse se retira dans un monastère pour lire en paix le dernier bouquin de Gérard de Villiers.
Je rentrais chez moi et divorçai sur un coup de tête.
Le Père Noël, si mes sources sont fiables, alla boire un pot au pub du coin et termina la journée en se battant avec une majorette.
Je crois bien que c'est la majorette qui a gagné.
FIN